« VISSE » : des alexandrins, des toutous et un seau sur la tête pour démonter le milieu
Par Stevy Turmel
Une conférence en trois actes sur l’art de percer
Des marionnettes dans la salle, des rimes en alexandrins, et une conférence en trois actes sur l’art de percer. « VISSE » ressemble à un atelier de poésie pour enfants sages. Puis quelqu’un nomme le harcèlement, le népotisme et les subventions à 6 % de chance, et tu comprends que les peluches étaient là pour absorber le choc.
Bonsoir, bonsoir mes amies. Fanfreluches peluches qui rêvent d’artisteries.
Je viens ici répondre à la recherche intense de trouver la cadence de vie qui fait qu’un public applaudit ; en rimes, en alexandrins, pis en esti de grand sourire.

Un radeau, de l’eau et des fanfreluches
La métaphore centrale de « VISSE » tient en une image : la culture est un radeau de bois mort. Le public, c’est l’eau, capable de porter le radeau ou de le couler. Samuel Boulianne plante ce décor conceptuel avec une économie désarmante, et les concepteur·rices Ophélie Boismenu, Maïka Paul et Samuel Jacques transforment l’espace en salle de conférence absurde où des peluches occupent les sièges comme un public de rêve : silencieux, conquis d’avance, incapable de poser des questions.
Alex, la protagoniste, anime cette conférence à sa façon. En vers, en alexandrins. « Pis en esti de grand sourire », comme le dit le texte lui-même, assumant le va-et-vient entre poésie formelle et sacre québécois sans jamais s’excuser de l’un ni de l’autre. Le duo d’interprètes, Alizée Potvin-Tremblay et Jean-Luc Terriault, navigue entre le slam, la chanson détournée et le dialogue naturaliste avec une aisance qui donne envie de les revoir dans un prochain projet.
Veni, Vidi, Vici : le cynisme en trois temps
La structure empruntée à Jules César sert de colonne vertébrale au spectacle. Veni : être vu. Se rendre partout, devenir un produit dérivé ambulant, repartager les publications des autres en espérant que le milieu t’associe à celles et ceux qui réussissent. Vidi : tout comprendre. Cartographier les alliances, les amitiés stratégiques, la géographie politique de l’industrie. Vici : vaincre. Manipuler le système à son avantage.
Chaque acte est présenté comme un conseil bienveillant. Le goût du poison ne vient qu’après.
Le seau sur la tête
Yannick, le coloc d’Alex, porte un seau sur la tête. Pas une métaphore : un vrai seau, là, sur le crâne. Il se promène, parle, confronte Alex avec cet objet comme si c’était parfaitement normal.
Un « seau ou sot » désigne à la fois le récipient et l’imbécile. VISSE ne souligne jamais le jeu de mots. Yannick est le pragmatique du duo, celui qui dit que le réseautage fait partie de la job, celui qui a attendu Alex une heure au bar d’un party de l’industrie. C’est lui qui traite Alex de lâche pour avoir refusé d’y aller. Son regard sur le monde passe à travers… un seau.
Ce qui rend le personnage intéressant, c’est qu’il n’a pas tort. Le réseautage fonctionne. Les soirées dérivées mènent à des subventions. Jouer le jeu ouvre des portes. Yannick est pragmatique parce que le pragmatisme, dans ce milieu, produit des résultats. Et c’est exactement le problème que « VISSE » expose : le système récompense celles et ceux qui acceptent de ne rien voir.
Le feu d’Alex
La confrontation finale entre Alex et Yannick est le moment où le spectacle cesse d’être une conférence et devient un incendie. Alex nomme des scènes précises : un réalisateur qui exploite sa position, un système de subventions où tu compétitionnes avec 6 % de chances, un milieu où « tout le monde a des faiblesses » sert d’excuse pour ne rien changer.
« Je brûle, Yannick. » La phrase atterrit dans une salle où les seuls spectateurs enthousiastes sont des peluches. C’est voulu. Le texte suggère que les toutous devraient prendre vie et acclamer le méchant. Les vrais spectateurs, eux, restent avec le malaise. Et le malaise, ici, c’est sans doute l’honnêteté.
Visser son radeau
« VISSE » veut dénoncer l’abus de pouvoir, la précarité artistique et la complaisance systémique. Mais le spectacle ne s’arrête pas à la dénonciation. Le titre porte le paradoxe à lui seul : visser son radeau à un bateau plus gros pour survivre, naviguer dans son sillage, finir par lui ressembler. Puis un jour, sans t’en rendre compte, devenir le nouveau bateau en vogue.
C’est là que la pièce mord le plus fort, quand on tourne la vis. Le paradoxe du pouvoir, c’est qu’il ne se transmet pas : il se reproduit.
Informations pratiques :
Titre : VISSE
Durée : Environ 45 min.
Texte et mise en scène : Samuel Boulianne
Conception sonore et musique : Samuel Jacques
Scénographie et lumières : Maïka Paul
Costumes : Ophélie Boismenu
Accessoires : Maïka Paul et Ophélie Boismenu
Photos et affiche : Emmanuel Thibouthot
Interprètes : Alizée Potvin-Tremblay, Jean-Luc Terriault
Avertissement de contenu : Thème de harcèlement et allusion au racisme. Mention d’abus.
En savoir plus : Montréal Fringe – Théâtre de Toutefois


