« Double vie » au Fringe : la pièce où tu te reconnais si t’as déjà répété dans un sous-sol
Par Stevy Turmel
Une comédie documentaire participative
Trois personnes sur scène, une malle d’accessoires, des cubes en guise de décor. Et pourtant, pendant 60 minutes, tu passes de La Fontaine à Phèdre en passant par un honey badger et un metteur en scène italien qui ronfle sur ton divan. Sans oublier une leçon de vente d’aspirateurs reconvertie en pitch de spectacle. Si t’as déjà fait du théâtre amateur, tu vas sourire pendant toute la représentation. Si t’en as jamais fait, tu vas comprendre pourquoi celles et ceux qui en font sont un peu fous.
« Double vie », écrite et mise en scène par Sandrine Rastello et Sophie Camard, jouée avec Philippe Coquin, la pièce est une comédie documentaire participative. Elle retrace le parcours des comédiennes et des comédiens amateurs : des premiers cours aux premières galères de production. Jusqu’à la question qui gratte : c’est quoi, au juste, la différence entre amateur et professionnel ?
Il y a le boulot… et il y a le théâtre ! Esprit du Tilleul rend hommage à la vie secrète des comédiens amateurs, leur sens de la débrouille et leur énergie bouillonnante. Une comédie documentaire participative sur la passion du jeu et les liens uniques qui se tissent sur scène.

Quand le miroir te renvoie ta propre passion
La force de « Double vie », c’est sa structure de reconnaissance. Le spectacle avance en chapitres (les cours, monter sa pièce, amateur ou professionnel ?) et chaque étape est un tiroir qu’on ouvre en se disant « ah oui, ça ». Le jeu du miroir. L’improvisation en langue imaginaire. Les virelangues qui t’arrachent la mâchoire. Le prof qui te raconte qu’il a dormi par terre pendant un mois pour « intégrer le handicap de son personnage ». En fait, on connaît ces références-là. On les a vécues.
D’ailleurs, les trois interprètes jonglent entre narration, témoignages documentaires (vrais entretiens avec des gens du milieu amateur) et scènes jouées. Philippe Coquin a un timing comique naturel qui porte plusieurs des moments les plus drôles. Notamment dans le rôle du vendeur d’aspirateurs reconverti en promoteur de spectacle : « Pour quinze dollars, madame, vous vous offrez une heure de rire. ». Sophie Camard incarne une énergie contagieuse, celle de la passionnée qui pense déjà à la prochaine pièce avant que le rideau tombe sur celle-ci. Sandrine Rastello, elle, ancre le récit dans le vécu. Son parcours de Paris à Washington. Son « syndrome d’inscription compulsive en cours de théâtre ». Sa reine jugée « beige » par une prof.
Les ombres chinoises, la malle, et Molière dans un café
Il y a des trouvailles scéniques qui valent le détour. Le théâtre d’ombres derrière le rideau rouge est un moment de grâce. Les silhouettes exagérées racontent ce que les mots ne disent pas. Et c’est justement le propos de la pièce : l’économie de moyens. La malle à accessoires, elle, devient le personnage silencieux du spectacle : on y pige une toge, un foulard, des poids, et tout un univers se construit à partir de rien.
L’adaptation libre de Molière (Les Fourberies de Scapin, le fameux « que diable allait-il faire dans cette galère ? ») pour raconter les déboires logistiques d’une production amateur est brillante. Tout le monde veut jouer, personne ne veut mettre en scène, le gars a du judo le mardi, l’autre skie toutes les fins de semaine. C’est drôle justement parce que c’est vrai. Et la scène de Phèdre jouée avec des haltères et des toges ficelées comme des tabliers de boucher ? Elle prouve que le texte tient debout quand les interprètes y croient. Peu importe le budget.
Une fin qui cherche sa sortie de scène
Le seul bémol : la fin. Le spectacle s’essouffle dans ses dernières minutes sans qu’on sente clairement le point final. On glisse d’un rappel de la définition d’amateur (« personne qui cultive un art pour son seul plaisir ») à des souvenirs en vrac, puis à une séquence de prénoms de personnages, et on n’est pas tout à fait sûr que c’est terminé. Pour une pièce qui parle si bien de la passion de monter sur scène, il manque un vrai salut narratif, un dernier geste qui boucle la boucle avec la même précision que le reste.
C’est dommage, parce que tout le matériel est là. Le discours de Philippe sur la beauté de l’imperfection (« C’est beau parce que c’est dur, et c’est pur parce qu’on est heureux d’être là ») aurait pu servir de point d’ancrage pour une fermeture plus nette.
À voir si t’as déjà eu une double vie
« Double vie » est un spectacle généreux, drôle, et sincère. Il parle à un public spécifique (les passionné·es de théâtre amateur) avec suffisamment de chaleur et d’autodérision pour embarquer les autres. C’est du théâtre documentaire qui ne se prend pas au sérieux, et c’est exactement ce qui le rend touchant.
Le spectacle se joue au Conservatoire, dans le cadre du Fringe.
Et la certitude, en sortant, que les gens qui répètent dans leur sous-sol avec des cubes en guise de décor méritent qu’on les applaudisse 🎭
Informations pratiques :
Titre : Double vie
Durée : Environ 60 min.
Autrice : Sandrine Rastello
Metteuses en scène : Sandrine Rastello, Sophie Camard
Interprètes : Sandrine Rastello, Sophie Camard, Philippe Coquin
Concepteur – lumière et assistant de production : Antoine Agthe
En savoir plus : Montréal Fringe @espritdutilleul


