« Tic, tic… boom ! » au Fringe : l’angoisse de la création ne se traduit pas, elle se vit
Par Stevy Turmel
signature d’un spectacle vivant
Il y a quelque chose de profondément méta à voir « Tic, tic… boom ! » au Festival St-Ambroise Fringe de Montréal. Une comédie musicale sur un compositeur qui n’a pas les moyens de ses ambitions. Jouée par une jeune compagnie qui monte le tout à trois comédien·nes, trois musiciens et zéro décor, dans une salle du Plateau. Jonathan Larson aurait souri. Ou pleuré. Probablement les deux en même temps.
Écrit et composé par Jonathan Larson, Tic, tic… BOOM ! est l’autobiographie d’un compositeur de théâtre musical dont l’objectif est de voir son oeuvre, dite « trop moderne », sur Broadway… avant ses 30 ans… sans s’effacer auprès de ses proches. Réussira-t-il à échapper aux sons dans sa tête pour y arriver?

Trente ans, trois rôles, une seule personne
Simon Dufresne traduit le texte, co-met en scène avec Federico Verdier Diaz, et joue Jon.
C’est le genre de folie que seul le Fringe permet. Et c’est exactement celle que Jonathan Larson aurait comprise. Dans cette présentation montréalaise en français, Dufresne porte le spectacle sur ses épaules. Son énergie oscille entre la fébrilité nerveuse et le charme d’un gars qui te raconte sa vie sur un toit de Soho en fumant un joint. Son Jon est attachant, un peu trop dans sa tête, un peu trop centré sur lui-même (comme le personnage l’exige). Vocalement, il est solide dans des numéros qui demandent autant de souffle que de vulnérabilité.
La traduction elle-même est un exercice de funambulisme. New York reste New York, Broadway reste Broadway, mais le texte parlé vit en québécois, avec ses « crisse », ses « come on » et ses « faque on est là ». Pourtant, ces expressions atterrissent naturellement dans la bouche de personnages new-yorkais. Le pari est audacieux : garder l’ancrage géographique américain tout en faisant sonner le texte comme si ces gens-là pensaient en joual. Dans l’ensemble, ça fonctionne. Même si certains passages chantés portent les marques d’une traduction qui se bat un peu avec la métrique rock de Larson. En effet, les mélodies de l’original ne se plient pas toujours docilement au français. Mais quand ça colle, ça colle pour vrai.
Le brunch, le brainstorm et le Twinkie
Le format à trois comédien·nes, hérité de la version révisée par David Auburn, force une gymnastique ludique. Julian Gutierrez Brito et Catherine Ouimet passent ainsi de Michael et Susan à plusieurs autres personnages secondaires. Un changement de voix, de posture ou un simple accessoire suffit. D’un côté, Gutierrez Brito livre un Michael chaleureux dont la réussite matérielle (le penthouse, la BM, les ceintures Gucci) cache une fragilité qu’on sent monter graduellement. De l’autre, Ouimet donne à Susan une présence à la fois douce et tranchante : une femme qui en a assez d’attendre que Jon comprenne qu’elle existe en dehors de ses compositions.
Les scènes comiques atterrissent bien. En marketing, le brainstorm offre le moment le plus franchement drôle de la soirée. Jon doit trouver un nom pour un substitut de corps gras. Il finit par lancer « Grosse titue ! » à une table de cadres en complet gris. De son côté, le numéro du brunch dominical capture l’énergie frénétique du diner new-yorkais. Serveurs débordés, clients impossibles : tout·e serveur·euse montréalais·e reconnaîtra ça dans sa chair.
Trois musiciens, zéro filet
Emmanuel Raymond au piano, Étienne Vézina à la guitare et à la basse, Matt Switocz aux drums : un trio qui joue sans filet dans un format Fringe. Le résultat est vivant et toujours engagé. C’est du rock de théâtre musical joué avec la conviction de gens qui savent que la partition de Larson ne pardonne pas la tiédeur.
Le moment fort, musicalement et émotionnellement, reste « Souviens-toi de nous », la traduction de Come to Your Senses. C’est dans ces moments-là que la traduction s’efface. L’émotion passe alors sans filtre, directement du piano à la gorge de la salle. Même chose pour « Pourquoi » (Why), le grand numéro de fermeture où Jon confronte ses doutes au milieu de Central Park : la vulnérabilité de Dufresne y est palpable, désarmante.
Le tic-tic résonne encore
La mise en scène, cosignée par Dufresne et Verdier Diaz (qui assure aussi la régie et la conception sonore, parce qu’au Fringe tout le monde porte trois chapeaux), fait le choix intelligent de ne pas essayer de recréer New York. L’espace de La Chapelle devient un lieu mental, celui de l’angoisse créative de Jon, et les transitions passent par la musique plutôt que par le décor.
Le programme de salle se termine sur une note politique directe : « Face au fascisme, au cynisme et la haine qui s’infiltrent chez nous, toi, qu’est-ce que tu peux faire pour aider à changer les choses ? » C’est assumé, c’est cohérent avec l’esprit d’un compositeur qui a toujours cru que le théâtre musical pouvait être un acte de résistance culturelle.
Jonathan Larson est mort à 35 ans, le jour de la première médiatique de RENT. Une dissection aortique que personne n’avait diagnostiquée. En fait, « Tic, tic… boom ! » est l’œuvre qui l’a précédé. Celle où il se demandait encore si ça valait la peine de continuer.
La réponse était dans la question.
Informations pratiques :
Titre : Tic, tic… boom !
Durée : Environ 90 min.
Auteur & Compositeur : Jonathan Larson
Traduction : Simon Dufresne
Interprètes : Simon Dufresne, Catherine Ouimet, Julian Gutierrez Brito
Piano : Emmanuel Raymond
Guitare / Basse : Étienne Vézina
Drums : Matt Switocz
Conseiller à la traduction : Federico Verdier Diaz
Révision & Adaptation : David Auburn
Mise en scène : Federico Verdier Diaz & Simon Dufresne
Direction musicale : Emmanuel Raymond
Chorégraphie (La Belle Robe Verte) : Alicia Gagné
Régie & Conception sonore : Federico Verdier Diaz
Régie & Conception d’éclairage : Sara Starling
En savoir plus :
Montréal Fringe
@tmcheznous


