Visuel promotionnel du spectacle Crier Pleurer Danser au Fringe de Montréal 2026, avec l'affiche montrant des figurines de gâteau de mariage aux visages masqués de rouge

« CRIER. PLEURER. DANSER. » : six personnages qui se regardent être regardé·es

Par Stevy Turmel

Une comédie chorale

Tu connais ces films où une douzaine de personnages se croisent le soir de la Saint-Valentin, chacun·e enfermé·e dans son petit drame, la caméra qui coupe avant qu’on ait le temps de s’attacher ? Valentine’s DayJoyeuse fête des mères. La comédie chorale version Garry Marshall, où les destins se frôlent, mais ne se touchent jamais vraiment.

« CRIER. PLEURER. DANSER. », présentée au Fringe de Montréal, emprunte cette mécanique. Sauf qu’ici, les destins se touchent. Et ce qui les relie, c’est pas le mariage en toile de fond. C’est quelque chose de plus précis : chaque personnage est obsédé par le regard de l’autre sur soi.

Plusieurs personnages se rencontrent lors d’un mariage, mais sont tous habités par de grandes blessures. Ils·elles souffrent de ce manque flagrant d’authenticité dans leurs rencontres. Pourraient-ils mieux se rencontrer s’ils étaient dépouillés de politesses ? Sont-ils plutôt condamnés à n’avoir que des conversations insignifiantes et aliénantes ?

Affiche du spectacle Crier Pleurer Danser, figurines de gâteau de mariage aux visages masqués de rouge, titre manuscrit en lettres rouges sur fond crème

Le nœud papillon, le gratteux et le mensonge

On est à un mariage. Six comédien·nes sur scène, des chaises costumées et habillées pour créer l’illusion d’un gros party rempli d’invité·es (un truc de mise en scène malin qui installe un monde avec presque rien). Et dans ce mariage, personne ne regarde les mariés. Tout le monde se regarde soi-même.

Daniel travaille dans un dépanneur. Il regarde les client·es gratter leurs billets de loterie et vit par procuration la fébrilité du moment juste avant de savoir. Ce qu’il veut, c’est pas gagner. C’est le frisson de pouvoir gagner. L’autre, celui au nœud papillon en bois, est convaincu que tout le monde le juge pour un accessoire vestimentaire qu’il regrette déjà. Il voudrait être le gars cool, mais il sait qu’il est le gars qui doute. Et il est persuadé que la fille qui lui a dit que c’était beau mentait. Spoiler alert, il a raison : elle mentait.

Parce que cette fille-là, elle ment sur tout. Son nom (Bérangère, Lucie, Amélie, selon le moment). Sa grossesse, peut-être vraie, peut-être pas. Elle ment avec méthode, presque avec tendresse. Elle dit qu’on ment trois fois dans les dix premières minutes d’une rencontre, mais que c’est pas assez. Ce qui fascine, c’est que ses mensonges sont pas des fuites. Ce sont des invitations. Elle attend que quelqu’un la démasque. Elle veut qu’on voie à travers.

Des gens attachants qui parlent tout seuls ensemble

L’écriture de Léa Drolet a un don pour rendre ses personnages attachants jusque dans leurs contradictions. L’homme au nœud papillon est touchant même quand il glisse dans un discours amer sur les belles filles qui choisissent toujours le gars à la cigarette. La menteuse est lumineuse, même quand elle se fait prendre à son propre jeu. Daniel est tendre, même quand il confesse qu’il voudrait gagner sans effort, juste comme ça, pour rien.

Et il y a des moments qui frappent fort. La femme qui dit ne pas avoir le droit de parler parce qu’elle pèse plus de 100 livres. Qui décrit la minceur comme une arme politique pour détourner l’attention. Qui s’imagine une routine de jus vert à 5h30 du matin comme condition d’accès à la parole. Ces répliques-là, on les garde dans le corps en sortant de la salle.

Les comédien·nes, Jonathan Buaron, Yoanie Bélanger, Justin Simon, Lily Taillefer, Léa Carle Bachand et Aurélien Grandjean, jouent juste. Pas de surjeu. Pas de pathos fabriqué. On les croit.

Le party qui finit trop vite

Le spectacle a la structure d’une comédie chorale : plusieurs sous-intrigues parallèles, reliées par un lieu et un thème commun, avec une préférence pour l’émotion plutôt que l’action. Ça fonctionne. Mais en 45 minutes, avec autant de fils ouverts, certains restent en suspens : l’addiction de Daniel ne trouve pas d’arc, le discours de Vincent qui bascule en accusation de viol arrive avec une force immense, mais n’a pas le temps de réverbérer. On sent que la pièce voudrait creuser davantage chacune de ses blessures.

C’est peut-être le propre d’une première au Fringe : on découvre un matériau riche porté par des interprètes solides, et on se dit que ce spectacle-là pourrait grandir. Plus de temps pour laisser les silences peser. Plus d’espace pour que le regard de l’autre sur soi, ce fil qui traverse tout, devienne encore plus visible.

En attendant, on sort de La Chapelle avec quelque chose. Des personnages qu’on a aimés malgré leurs mensonges et à cause de leurs failles. Une soirée de mariage où personne n’a regardé les mariés, parce que tout le monde était trop occupé à se demander de quoi il·elle avait l’air. C’est peut-être ça, le vrai sujet de la pièce. On le savait déjà. On avait juste oublié à quel point c’est universel.

Informations pratiques :

Titre : CRIER. PLEURER. DANSER.
Durée : Environ 45 min.
Autrice : Léa Drolet
Avertissement de contenu : La pièce représente certaines situations sensibles abordant les thèmes suivants: viol, violence, misogynie.
Interprètes : Jonathan Buaron, Yoanie Bélanger, Justin Simon, Lily Taillefer, Léa Carle Bachand, Aurélien Grandjean
Concepteur·trice·s : Julia Allehaux Villano, Stéphanie Lacasse, Aurélien Grandjean
En savoir plus : Montréal Fringe @lapetiteappartenance

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