Affiche du spectacle Viens fonder ta propre secte au Fringe de Montréal 2026 avec symboles ésotériques et logo du festival

« Viens fonder ta propre secte ! (en moins de 60 minutes) » : quand le public devient complice malgré lui

Par Stevy Turmel

Marie Ayotte transforme le public en fondateurs de secte

Vingt personnes debout. Gestes répétés. Le slogan qui sort de toutes les bouches en même temps : « Respire trois fois avant de parler. Respire trois fois avant de parler. » On a un gourou élu démocratiquement. Un bouc émissaire qu’on vient de bombarder joyeusement de boules de papier. Et une mission sacrée : enseigner à l’humanité comment changer ses vibrations pour empêcher les entités malines de se nourrir de nous.

Le tout en 60 minutes. Personne n’a résisté.

Bienvenue au « Pilier du soupir ».

T’as toujours voulu partir ta propre secte ? Ne cherche plus ! Viens comme bon fidèle (ou gourou) donner ton avis pour qu’on fonde ensemble notre secte (oups, je veux dire « groupe d’ami-e-s avec des intérêts communs » ).
Participation totalement optionnelle (mais comment résister ?)

Marie Ayotte, tannée d’écœurer ses ami·es

Marie Ayotte est autrice, productrice de théâtre et directrice du Théâtre Déchaînés. Pas comédienne, comme elle le précise d’entrée avec le sourire de quelqu’un qui sait exactement où elle vous emmène. Son obsession pour les sectes, elle l’a nourrie pendant 25 ans de lectures, de dizaines de conférences participatives (dont celle du complotiste David Ike à New York) et de conversations que ses ami·es ne veulent plus avoir.

Alors elle l’a mise sur scène.

« Viens fonder ta propre secte ! » est une conférence participative où le public vote, pige des noms dans un seau, élit son propre gourou, choisit son ennemi commun. Le format est le propos. On ne vous explique pas comment une secte fonctionne : on vous en fait fonder une. Accompagnée d’Olivier Caron-Brisebois et de Gabrielle Couillard, Ayotte pilote le tout avec l’aisance de quelqu’un qui a gagné le prix du meilleur texte francophone au Fringe 2018 et qui sait exactement comment tenir une salle dans sa main.

Le « Pilier du soupir », né d’un vote à main levée

La mécanique est diablement bien huilée. Cartons de couleur en main, le public vote d’abord pour le type de secte : apocalyptique, politique ou développement de soi. L’apocalyptique l’emporte. On affine : invasion extraterrestre, désastres naturels ou esprits malveillants ? Les esprits malveillants gagnent. Puis on pige deux mots dans un seau magique pour baptiser le groupe.

Le « Pilier du soupir » est né. Il n’existera qu’une seule fois : chaque représentation engendre sa propre secte, son propre nom, son propre gourou, son propre slogan. Vous n’assisterez jamais au même spectacle deux fois.

Thomas, un spectateur qui a convaincu la salle avec un exercice de respiration d’un calme désarmant, est élu gourou face à Olivier et (option offerte par Ayotte elle-même) une lampe de poche. Ses valeurs : bienveillance, douceur, humour. Sa maxime, prononcée avec une gravité parfaitement calibrée : « Respire trois fois avant de parler. »

Olivier, lui, se retrouve bouc émissaire officiel. Il reçoit les boules de papier froissé avec la grâce de quelqu’un qui savait que ça viendrait. On a respiré trois fois avant de les lancer. Promis.

La leçon qui passe par le corps

Ce qui rend cette proposition redoutable, c’est le glissement. Ayotte enseigne les vrais mécanismes de contrôle sectaire avec rigueur et chiffres : entre 3 000 et 10 000 sectes dans le monde, un adulte sur 40 aux États-Unis qui dit en avoir fréquenté une, 320 sociétés religieuses inscrites sur la liste québécoise. Elle raconte la Mission de l’Esprit-Saint, secte eugéniste fondée en 1913 qui compte encore 775 membres au Québec. Elle distingue secte et religion sans simplifier. C’est solide.

Mais la vraie force, c’est qu’elle fait vivre chaque mécanisme au public en temps réel.

Les formules coupe-réflexion ? Elle en donne la définition, ces phrases comme « c’est ton ego qui parle » qui assassinent l’esprit critique. Puis le public se met à les utiliser spontanément. Le biais des coûts irrécupérables ? Elle l’explique (on déteste abandonner ce dans quoi on a investi), mais on l’a déjà senti : on a tellement donné à notre secte qu’on ne veut plus la quitter. La technique de haute stimulation ? On la vit quand on fait l’éloge du slogan ensemble, les mains au ciel, portés par la musique et les clochettes.

Et surtout, Ayotte pose un cadre éthique limpide dès le départ : « On n’est pas ici pour rire des gens qui sont dans des sectes. » La participation est entièrement optionnelle. On est là pour comprendre pourquoi ça fonctionne. Pourquoi ça fonctionnerait sur nous aussi. C’est cette générosité dans le propos, cette absence totale de condescendance, qui permet au spectacle de fonctionner aussi fort.

Exactement ce que le Fringe fait de mieux

« Viens fonder ta propre secte ! » est le type de proposition qui justifie l’existence du Fringe. Pas de quatrième mur. Pas de filet. Un sujet qui pourrait être un cours magistral assommant et qui devient une expérience où on se surprend à obéir, à voter, à chercher l’approbation du gourou qu’on a soi-même élu trois minutes plus tôt.

La structure tient des livres dont vous êtes le héros : les choix sont réels, les votes comptent, le contenu improvisé change d’un soir à l’autre, mais le chemin est si bien ficelé qu’il mène vraisemblablement au même endroit. À la cérémonie collective. Au slogan scandé avec les gestes répétés. Au malaise de se reconnaître dans la mécanique. Chaque interaction est calibrée pour avancer la conférence sans forcer la main, mais la pression sociale (un mécanisme sectaire de plus, tiens) fait son travail silencieux.

On sort du Studio Jean-Valcourt avec un malaise productif. Pas celui d’avoir été manipulé·e, mais celui d’avoir découvert à quelle vitesse on peut l’être. En 60 minutes, on a accepté un gourou, désigné un ennemi, scandé un slogan et ressenti quelque chose qui ressemblait dangereusement à de l’appartenance.

Respire trois fois avant de parler. Ou avant de rejoindre quoi que ce soit.

Informations pratiques :

Titre : Viens fonder ta propre secte ! (en moins de 60 minutes)
Durée : Environ 60 min.
Texte et conception : Marie Ayotte
Avec : Olivier Caron-Brisebois, Gabrielle Couillard
Avertissement de contenu : Participation optionnelle du public. La sécurité et le bien-être est une priorité de la production. Mention de violence, de suicide, de sectarisme et de discrimination.
En savoir plus : Montréal Fringemarieayotte.com/

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