« Et Paf ! » au Fringe de Montréal : cinq clowns, une fête saccagée et une mère qui arrive trop tard
Par Stevy Turmel
L’impatience qui détruit tout
On porte des chapeaux de fête. On chante « Bonne fête maman » en chœur, convaincu·es de participer à quelque chose de joyeux. Les coussins sont replacés, les fleurs disposées avec le sérieux d’un·e wedding planner qui aurait fait sa formation à l’école du cirque. Tout est prêt.
Sauf que maman ne sera pas à l’heure.
« Et Paf ! », du Collectif Nez Oui Nez Non au Fringe de Montréal, plante son décor avec une prémisse limpide : cinq clowns, frères et sœurs d’une famille dysfonctionnelle, organisent la fête surprise de leur mère. Le public reçoit des petits chapeaux, participe aux préparatifs et est témoin de toutes les embuscades. Parfois complice avec l’un, parfois l’autre, le tout avant de comprendre que la fête va se dévorer elle-même.
Une fête. Une disparition. Une affaire de famille.
Cinq clowns frères et sœurs d’une famille dysfonctionnelle organisent la fête surprise de leur mère qui ne viendra peut-être jamais. Vous êtes invité·e·s à ce joyeux conflit !

Coussins, fleurs et une valise suspecte
La mise en scène de Coralie Lali Lala table sur le clown physique, celui qui ne parle pas tant qu’il fait. Les cinq interprètes installent la fête avec une minutie maniaque, placent chaque détail comme si le moindre coussin de travers allait compromettre l’amour maternel. Parce que c’est un peu ça, le sous-texte : si la fête est parfaite, peut-être que maman va venir.
Une valise est cachée dans le public. Les clowns la cherchent, la trouvent, y découvrent une robe et des talons. Un clown met la robe. Prendra-t-il le rôle de maman ? On découvre rapidement que maman est irremplaçable. La valise cache d’autres secrets de maman, mais pour accéder au secret qu’elle contient, il faut pratiquement y entrer au complet : la tête, le désespoir inclus. C’est du clown qui assume ses dégâts.
Et paf : le rire comme arme blanche
La séquence centrale tourne autour d’un débat qui n’en finit plus : c’est drôle, c’est pas drôle, c’est drôle, c’est pas drôle. Un clown taquine, fait « paf », l’autre réagit, le public oscille entre les deux camps. Ça pourrait être un simple gag de répétition, mais la dynamique glisse lentement vers quelque chose de plus inconfortable. Le groupe se ligue contre l’un·e des leurs. La moquerie douce devient exclusion.
Des oiseaux volent, meurent, se font écraser, vont même étrangler certains clowns. Entre les bagarres pour la télécommande et les chicanes de fratrie, « Et Paf ! » cartographie avec une précision de cour d’école les jeux de pouvoir entre enfants qui se disputent l’attention d’un parent absent. La rivalité n’est jamais méchante, mais elle est constante. Comme dans une vraie famille.
Où t’es, maman ?
Le coup de génie du spectacle arrive quand les cinq clowns détournent « Papaoutai » de Stromae en « Où t’es maman, où t’es ? ». Chacun·e plaide sa cause, affirme être le ou la préféré·e, se plaint des autres, supplie maman de rentrer. Les paroles sont réécrites avec un mélange de tendresse et de trouble-fête qui sent le souper de famille : les hostilités côtoient les déclarations d’amour et les menaces. Le public rit. Puis rit un peu moins.
À force de se chamailler, de se taquiner, de se disputer pour savoir qui est le ou la préféré·e, les clowns finissent par saccager exactement ce qu’ils avaient construit avec tant de soin. Les coussins sont par terre, la banderole a pris le bord, la fête est méconnaissable.
Puis l’impatience fait le reste. Les clowns passent à autre chose. Quittent la scène. Et c’est là que la mère arrive.
Elle entre dans une pièce vide, dévastée. Il n’y a plus personne pour l’accueillir. Maman clown, elle reste seule, chante « Bonne fête à moi » dans le silence.
Le clown qui ne ment pas
« Et Paf ! » fonctionne parce qu’il ne prétend jamais être autre chose que ce qu’il est : du clown physique, bruyant, participatif, joué devant une salle comble qui porte des chapeaux de fête. Mais sous le bruit, il y a un courant souterrain que le Collectif maîtrise bien. La fête préparée avec amour, détruite par celles et ceux qui l’avaient montée. L’impatience qui mange la tendresse. Le parent qui arrive quand il n’y a plus personne pour le recevoir.
C’est un spectacle pour tous les âges, et c’est probablement pour ça qu’il touche aussi juste. Les enfants rient des paf. Les adultes reconnaissent la pièce vide.
Informations pratiques :
Titre : Et Paf !
Mise en scène : Coralie Lali Lala
Texte et interprètes : Coralie Lali Lala, Alice Vervaeke, Nicolas Bricout, Baptiste Le Guillou, Jonathan Thibodeau-Lacasse, Anissa Caye
Durée : Environ 60 min.
Tous les âges
En savoir plus : Montréal Fringe – Collectif Nez Oui Nez Non


