File d'attente dans un commerce québécois hivernal — six personnes regardent leur téléphone tandis qu'une figure se glisse discrètement en avant

La file d’attente, ou l’art de voir une injustice et de regarder ailleurs avec grâce

Par Stevy Turmel

Il y a un jeu qu’on joue au Québec. Un jeu non écrit, mais parfaitement maîtrisé. Transmis de génération en génération sans qu’on l’ait jamais vraiment documenté, ni même nommé. On l’appelle la file d’attente.

Le principe officiel et le vrai jeu

Le principe est simple : les gens arrivent dans un ordre, et cet ordre est respecté. Le·la premier·ère arrivé·e est le·la premier·ère servi·e.

Propre. Juste. Raisonnable.
Mais ce n’est pas le jeu.

Le jeu, c’est celui où tout le monde sait exactement qui est arrivé avant qui, mais pourtant personne ne dit rien. On regarde ailleurs. Notre téléphone ou le sol avec une concentration inhabituelle pour du sol qui, en général, ne mérite pas cet intérêt.

L’arrivant·e tardif·ve se glisse. Tout le monde le·la voit. Chacun le sait. Pourtant, personne ne dit rien.

Et l’arrivant·e, lui·elle, joue le jeu inverse. Il·elle fait semblant de ne pas savoir. Il·elle inspecte le plafond, la caisse, ses chaussures. Tout sauf les yeux des gens autour, qui auraient l’indélicatesse de lui rappeler la réalité.

Un ballet. Parfaitement chorégraphié. Ainsi, chacun·e connaît son rôle.

La politesse comme complicité

On parle plutôt de la civilité québécoise dans tout son raffinement : la conviction profonde que le conflit serait pire que l’injustice. Qu’il vaut mieux avaler que créer une scène. Que la scène serait embarrassante pour tout le monde. Surtout pour toi. C’est toujours surtout pour toi.

Le sociologue Stanley Milgram a étudié les comportements dans les espaces publics, et notamment ce qu’il arrive quand quelqu’un·e brise les règles tacites. Dans ses expériences publiées en 1978, des complices s’inséraient dans 129 files d’attente naturelles. Résultat : seulement 54 % des personnes en ligne protestaient lorsqu’un·e seul·e resquilleur·se s’introduisait. Et quand elles protestaient, c’était rarement à voix haute. Plutôt dans leur tête. En regardant ailleurs.

Ce n’est pas propre au Québec. Cependant, on a peut-être perfectionné la discipline du silence.

L’arithmétique particulière de l’injustice avalée

La politesse passive, dans sa version locale classique, repose sur un calcul rapide.

Quelques secondes d’inconvénient personnel. Versus le risque de devenir « la personne qui a créé un incident à la caisse du IGA ».

Le calcul se fait en milliseconde. Au final, l’injustice gagne toujours.

En réalité, ce qui est fascinant, c’est que ce jeu fonctionne parce que tout le monde joue. Si une seule personne cessait de jouer, tout s’effondrerait. La file redeviendrait une file. L’arrivant·e tardif·ve serait confronté·e à sa propre stratégie.

Pourtant, personne ne cesse de jouer. Parce que tout le monde, à un moment ou un autre, a été l’arrivant·e tardif·ve. Tout le monde a profité du silence des autres. Le jeu est équitable dans sa structure : les victimes d’aujourd’hui sont les bénéficiaires de demain. L’injustice circule. La politesse aussi.

Neuf mots qui peuvent tout changer

Il y a des sociétés où les gens disent quelque chose. Poliment, mais clairement.

« Excusez-moi, je crois que je suis avant vous. »

Neuf mots. Un souffle. L’ordre se rétablit. Personne ne meurt. La vie continue.

En fait, on parle plutôt d’un muscle qu’on n’a pas exercé. Un muscle dédié à nommer ce qu’on observe, à occuper l’espace de la réalité partagée sans craindre que ça se passe mal.
En attendant, la file continue. Légèrement de travers. Parfaitement polie.
Le sol est impeccable.

Pour aller plus loin :

  • Stanley Milgram, Response to Intrusion Into Waiting Lines, Journal of Personality and Social Psychology, 1978, Lire l’article
  • Kurt Brintzenhofe, Revisiting Milgram’s 1978 « Response to Intrusion into Waiting Lines » Experiment, Taylor & Francis, 2023, Lire l’article
  • Gad Allon et al., Cutting in Line: Social Norms in Queues, Wharton School, Lire l’article

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