Quand ton téléphone décide que la pièce t’appartient
Par Stevy Turmel
Quelqu’un·e, au fond du café, explique une histoire de cousine à plein volume.
Les gens autour tiennent leurs tasses. Regardent leurs tables. Contemplent leurs chaussures avec une concentration inhabituelle pour des chaussures qui n’ont rien fait.
Le téléphone, lui, continue de parler.
Écoute l’épisode
Une philosophie à 0,99 $
Le geste du haut-parleur en public, c’est pas de l’impolitesse. C’est une vision du monde.
La vision que les autres gens dans la pièce sont des décors. Des éléments de scène arrangés autour de ta propre vie en train de se dérouler. Pas des sujets. Pas des gens qui avaient peut-être planifié une heure tranquille.
Des décors.
Pas de la méchanceté. C’est pire. C’est de l’indifférence avec du contenu dedans. Une indifférence si profonde, si bien installée, qu’elle ne se perçoit même plus comme telle.
Le sociologue Erving Goffman a passé sa carrière à documenter comment les gens gèrent leur présence dans les espaces partagés, ce qu’il appelait la gestion des impressions en public. Ce qu’il n’avait peut-être pas prévu, c’est la vitesse à laquelle le téléphone allait rendre cette gestion optionnelle.
Le silence des autres comme ressource naturelle
À un moment, quelqu’un·e a décidé que le silence partagé était inépuisable.
Qu’on pouvait en prendre autant qu’on voulait. Sans demander, sans compter et sans que personne ne lève la main.
Cette personne avait peut-être raison sur un seul point : personne ne dit jamais rien.
On tient nos cafés, on regarde nos tables, on laisse la cousine s’expliquer, on laisse le pitch de cryptomonnaies se déployer et on laisse les instructions médicales remplir l’espace.
Et dans ce silence collectif, on confirme la vision du monde de l’autre. On lui dit, sans le dire : oui, tu as raison.
La pièce est à toi.
Selon une étude de Statistique Canada sur le bruit ambiant et la santé (ÉBAS), l’exposition répétée à des sons non choisis augmente les niveaux de cortisol même chez les personnes qui déclarent ne pas les remarquer.
On avale l’inconfort. On dit que ça va. Et physiologiquement, ça ne va pas.
L’ascenseur, même l’ascenseur !
Ça ne s’arrête pas au café.
Métro. Salle d’attente. Parc. Pharmacie. L’ascenseur, même. L’ascenseur. Vingt secondes, deux personnes, un espace de deux mètres carrés. Quelqu’un·e peut décider, à tout moment, que cet espace lui appartient acoustiquement.
Pas entièrement. Juste acoustiquement. C’est déjà beaucoup.
La question n’est pas de savoir si ça dérange (ça dérange). La question est de comprendre pourquoi ça semble si naturel. Si peu questionné. Si profondément logique pour celui·celle qui l’exerce.
Depuis son téléphone, c’est une très bonne conversation. Une conversation importante. Une conversation qui mérite d’être entendue. Par lui·elle. Et par tous les décors humains de la pièce.
Le geste politique des écouteurs
Il y a quelque chose de légèrement révolutionnaire dans le fait de mettre des écouteurs. Pas pour soi. Pour les autres.
Pas un sacrifice personnel. Une reconnaissance. La reconnaissance que l’espace qu’on partage n’est pas ton salon. Que d’autres gens y ont une vie aussi réelle que la tienne. Que le plaisir acoustique d’un côté est un inconfort acoustique de l’autre.
Une petite mécanique de coexistence. Une de celles qu’on a arrêté d’apprendre à force de penser que l’espace public est un droit individuel plutôt qu’un bien commun.
Selon une enquête sur le bruit publiée par le Bureau européen de l’environnement, environ 65 % des personnes interrogées déclarent se sentir perturbées par le bruit ambiant non choisi dans les espaces publics, mais moins de 5 % interviennent directement pour le signaler à la source.
Dans toutes les villes du monde, des gens assis à deux mètres les uns des autres font semblant, avec une grâce parfaite, de ne pas partager le même mètre carré d’air.
La cousine s’explique encore.
Tout le monde regarde ses chaussures.
Pour aller plus loin :
- Statistique Canada, Étude sur le bruit ambiant et la santé (ÉBAS), 2022, Consulter l’étude
- Acoucité, Bruit et Santé : Synthèse documentaire, 2011, Lire le document
- Futura Sciences, La pollution sonore, véritable source de stress, Lire l’article
