Bannière promotionnelle de Lettres d'amour queer au Montréal Fringe 2026 avec collage pop art de photos d'enfance aux yeux en cœurs rouges et logo du festival

« Lettres d’amour queer » au Fringe : quand le cri couvre la lettre

Par Stevy Turmel

Spectacle pluridisciplinaire mêlant discours, mouvement et performance

Il y a un moment, dans « Lettres d’amour queer » , où un·e interprète se met à débiter une liste d’injonctions tellement longue qu’elle vire à l’absurde. « Faut qu’on sauve les bélugas, faut qu’on mange bio, faut qu’on médite, faut qu’on ait des opinions, faut qu’on soit d’accord. Opinions. D’accord… » La salle rit. Puis la salle arrête de rire. La liste ne finit pas, et chaque « il faut » empile une couche de plus sur le poids qu’on traîne déjà tous et toutes sur les épaules.

C’est dans ces moments-là que le spectacle du Collectif Nu·e·s touche quelque chose de vrai. De désarmant, même.

Lettres d’amour queer est un cri du coeur. Une polyphonie en résistance aux fascismes : ceux qui nous sont imposés de l’extérieur, ceux qu’on s’inflige entre nous, et ceux qui nous habitent de l’intérieur depuis l’enfance. Des performances engagées et puissantes, authentiques, crues, qui réclament une «révolution romantique» (Spina, 2023).

Affiche pop art du spectacle Lettres d'amour queer montrant des photos d'enfance des créateur·ices du Collectif Nu·e·s avec des cœurs rouges sur les yeux

La question qui traverse tout

Le spectacle se présente comme une polyphonie en résistance : contre les fascismes qu’on nous impose de l’extérieur, ceux qu’on s’inflige entre nous, et ceux qui nous habitent depuis l’enfance. La question qui traverse les 75 minutes est simple et vertigineuse : comment est-ce que des actes d’amour queer peuvent m’empêcher de devenir facho ?

La réponse prend plusieurs formes. Des monologues crus. Des chansons viscérales. Une longue énumération de violences systémiques, de George Floyd aux centres de détention ICE, en passant par les politiques de Trump. Le concept est ambitieux. La prémisse, magnifique. Le problème, c’est que l’ambition déborde parfois du contenant.

Parce que là où le spectacle touche vraiment quelque chose, ce n’est pas dans les dénonciations. C’est dans la tendresse. Les cinq créateur·ices (Jonathan Sardelis, Maude Choquet-Blanchette, Juliette Pottier Plaziat, Gui Taurines et Myriam Foisy) portent chacun·e un bout de cette charge sur scène. Et les moments qui restent, ce sont ceux où ils et elles arrêtent de crier pour murmurer.

Quand le spectacle ralentit

Un monologue détaille les violences d’une relation toxique : menaces de mort, mégenrage volontaire, insultes racistes et transphobes. À travers tout ça, un refrain revient comme un mantra brisé : « Mais je t’aime pareil. » Jusqu’à la rupture nette : « Mais je quitte. » C’est dévastateur.

Puis cette ligne, qui reste accrochée longtemps après la sortie : « J’aimerais avoir autant d’espoir que j’ai d’amour pour les humains. »

Ailleurs, deux interprètes reviennent sur une ancienne relation et ce qui en reste. Malgré les blessures, leur lien tient encore. L’amour est devenu de l’amitié, et il y a une fierté mutuelle qui se sent. « Tu me manques parfois, mais je me kiffe comme ça. » Ça devient peut-être la lettre la plus queer du spectacle, celle d’un amour qui change de forme sans disparaître.

La nudité aussi fait partie de ces moments de vérité. Un tableau vivant évoque la Charité romaine, ces toiles de Rubens et du Caravage où Péro allaite son père en prison pour le sauver de la famine. Ici, une interprète nourrit au sein des corps adultes, comme un animal protecteur. L’image est belle et déconcertante : des adultes qui cherchent à retrouver cette étape plus pure de l’enfance, là où le corps maternel suffisait. Le geste n’est pas filial, il est queer : prendre soin de quelqu’un autrement que ce que la norme prescrit.

Plus tard, le public est invité à participer : écrire un mot à son enfant queer intérieur, se faire pointer du doigt, taper dans ses mains vingt fois de suite. La participation reste volontaire. Et quand les spectateur·ices lisent leurs petits mots au micro, quelque chose de collectivement thérapeutique se passe dans la salle. Le public queer, particulièrement, y trouvera une safe zone : un espace où la vulnérabilité n’a pas besoin d’être justifiée.

Plus de lettres, moins de tempête

Là où ça se complique, c’est dans l’architecture du tout. Il y a tellement de matière qu’on perd parfois le fil qui relie les lettres entre elles. Une interprète rassemble les sacs des spectateur·ices au mileu du spectacle, une métaphore pour ces bagages qu’on accumule avec le temps. L’image est belle, mais elle reste en surface. Un fardeau qu’on prend, qu’on pose, et qu’on ne rouvre jamais. Dommage.

Le spectacle se présente ouvertement comme une étape de création. Ça se sent, et c’est correct. La matière brute est puissante. Mais quand une interprète confesse son envie de recroiser un petit garçon devenu grand « dans un rave, avec des paillettes dans sa grosse barbe et du vernis sur ses ongles », on comprend pourquoi ça s’appelle des lettres d’amour. C’est là que le spectacle respire. On aurait aimé davantage de ça, davantage de lettres, et un peu moins de tempête.

Ce qu’on retient en sortant

Le Collectif Nu·e·s a la matière, la vulnérabilité et le courage. Il ne reste qu’à tailler dans le vif et à faire confiance à ce qu’il fait de mieux : cette douceur crue et sans filtre. En attendant, si t’as oublié d’être doux avec toi-même cette semaine, c’est peut-être un bon endroit pour recommencer.

Informations pratiques :

Titre : Lettres d’amour queer
Durée : Environ 75 min.
Auteur·trice·s et metteur·euse·s en scène : Jonathan Sardelis, Maude Choquet-Blanchette, Juliette Pottier Plaziat, Gui Taurines, Myriam (Milo) Foisy
Chorégraphes : Maude Choquet-Blanchette, Myriam (Milo) Foisy, Juliette Pottier Plaziat
Conseil artistique : Adam M

En savoir plus : Montréal Fringe@collectifnu.e.s

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